Licencier nuit (gravement) à la santé
06 février 2012
Dans un cas sur trois, les travailleurs qui sont licenciés ont des pensées suicidaires. C’est ce qui ressort d’une étude sur ce que peut provoquer chez l’être humain un licenciement ou l’incertitude par rapport à son emploi. Merci aux généralistes Filip Vanderoost et Susan Van der Wielen, de Médecine pour le Peuple.« Quelle est l’influence de la confrontation au licenciement sur la santé d’une personne ? » C’est ce que se sont demandé Filip Vanderoost (27 ans) et Susan Van der Wielen (29 ans) en 2009 – à l’époque, tous deux encore étudiants en médecine – lorsque la plus grave crise financière et économique des 50 dernières années ébranlait fortement le marché de l’emploi et que les licenciements collectifs pleuvaient lors de restructurations et de faillites. Les coups sont surtout tombés sur les classes socioéconomiquement plus faibles. Cette année-là, ils ont lancé une enquête, en collaboration avec l’Université d’Anvers et la VUB.
Entre-temps, tous deux travaillent en tant que généralistes. Filip Vanderoost à La Louvière, Susan Van der Wielen à Deurne, chacun dans une maison médicale de Médecine pour le Peuple. Ils poursuivent leur étude et, pour l’instant, plus spécifiquement sur le lien entre licenciement et pensées suicidaires. Ils ont interrogé 377 patients des maisons médicales de Deurne et La Louvière. Il ne s’agit pas des chiffres élevés des colossales enquêtes médicales, nos deux médecins s’en rendent bien compte, mais ils estiment que les différences entre le groupe à risque et le groupe de contrôle sont si importantes qu’il y a des raisons d’alarmer tous les généralistes sur cette problématique.
Après un licenciement, 36 % ont des pensées suicidaires
Les différences sont frappantes. D’abord, les chiffres du groupe à risque. Parmi les personnes qui ont été licenciées dans l’année écoulée, 36 % au moins avaient pensé au suicide. Et, chez les travailleurs qui craignaient de perdre leur emploi, ce chiffre était de 28 %. Chez les patients qui ont été confrontés durant l’année écoulée à un licenciement dans leur entourage direct, c’était 19 %. Dans le groupe de contrôle – les gens qui n’avaient pas à s’en faire pour leur boulot – 10 % seulement avaient des pensées suicidaires. Et, selon l’enquête nationale sur la santé organisée par l’État plus ou moins tous les quatre ans, ce chiffre n’est que de 4 % pour l’ensemble de la population belge.
« De nos chiffres, nous ne pouvons que tirer des conclusions prudentes », précisent les auteurs. Mais, quand même, les deux médecins sont passablement effrayés du pourcentage élevé de travailleurs ayant par des pensées suicidaires. Et, du fait que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) avance qu’au moins un quart des humains a pensées suicidaires font une tentative de passage à l'acte (dont 60 % dans l’année), les médecins donnent à tous les généralistes le conseil de consacrer bien plus d’attention à l’incertitude de l’emploi et à une possible confrontation au licenciement chez leurs patients. « Cela peut en effet nous dire beaucoup de choses sur leur bien-être psychique. Ensuite, il convient de sortir le sujet du suicide du climat de tabou dans lequel on l’a rejeté. Quand nous avons présenté ces chiffres à nos patients, ils ont été étonnés et soulagés en même temps. Ils pensaient qu’ils étaient seuls au monde avec leurs pensées suicidaires. »
Que fait la ministre de l’Emploi ?
La ministre de l’Emploi Monica De Coninck s’est-elle déjà demandé une seule fois dans quelle mesure le chômage, l’incertitude de l’emploi, les contrats précaires, etc. influençaient la santé d’un travailleur, maintenant qu’elle prétend « vouloir intégrer socialement » les jeunes en les obligeant à accepter des contrats précaires et des emplois incertains ? Dans une précédente étude de Médecine pour le Peuple, il était apparu que trois quarts des personnes de 55 à 65 ans – le groupe même que nos hommes politiques veulent faire travailler plus longtemps – souffraient d’une maladie chronique au moins, laquelle leur rendait le travail pénible. Mais les politiciens semblent insensibles à ce genre de considération. Et l’explication, nous pouvons la trouver dans l'étude de Médecine pour le Peuple : les gens qui ont un emploi confortable connaissent beaucoup moins de problèmes.



