Le CCT 90
Soumis par Eric Hufkens le lun, 23/05/2011 - 13:40
Avec le beau temps, les gens se portent mieux. Les consultations sont un peu plus calmes. Heureusement, parce que Anita vient « en urgence ». Je peux la recevoir toute de suite sans rendez-vous. Anita a été envoyée de son travail par le médecin du travail qui s’inquiétait de son état. Elle tenait à peine debout à son travail et risquait donc un accident. « Demandez à votre médecin traitant de déterminer la durée de l’incapacité », avait-il demandé à Anita. Depuis des semaines, elle se sent épuisée et cet état s’aggrave de jour en jour.
Mais elle ne peut pas prendre le temps pour se soigner : il y a déjà un collègue malade, les dossiers et les problèmes s’accumulent quand elle n’est pas là. Dans les faits, son avis sur la situation a des conséquences qui vont beaucoup plus loin. Un stress psychique qu’elle doit assumer presque toute seule… Un certificat médical pour pouvoir se reposer le reste de la semaine pourrait lui redonner un peu d’énergie. Mais même ça, ce n’est pas sûr : qui dit « certificat médical » dit en même temps « médecin contrôle », ce mécanisme légal de harcèlement des gens malades. Peut-on s’étonner que, dans cette société, finalement, beaucoup de gens décrochent ?
Depuis quelques années, la FGTB organise le 28 avril, journée internationale des accidents du travail, un jour d’étude et de discussion sur le lien entre santé et travail. Chaque fois, j’essaie d’y être présent. D’un côté, pour la qualité des exposés. Mais ce qui est particulier à ce type de journée, c’est qu’elle est portée par les délégués eux-mêmes : le contenu de la journée se construit à partir de leur propre vécu et, en même temps, ils cherchent des solutions pour les problèmes qui se posent. Le thème central de la journée portait sur la discussion « Peut-on vendre sa santé pour certains avantages financiers ? ».
La CCT 90 doit ouvrir la porte à ce type de pratiques : si, pour une période donnée, vous ne tombez pas malade ou vous n’avez pas d’accident, vous pouvez toucher une prime. En général, ces primes sont collectives : pour que toute l’équipe puisse toucher l’avantage, personne ne peut tomber malade ou avoir un accident de travail. La pression devient alors terrible pour ne plus déclarer les accidents de travail ou pour venir travailler, même malade. « Présentéisme », c’est comme ça qu’on appelle ce nouveau phénomène. Les délégués étaient assez unanimes pour constater que la CCT 90, c’est un cadeau empoisonné. Mais ce n’est pas pour cela que le problème est résolu : si le gouvernement impose une norme salariale de 0,3 %, quel autre moyen que de vendre sa santé ont les travailleurs pour conserver leur pouvoir d’achat ? C’est clair : on ne sort pas de ce type de journée de discussion avec des solutions toutes prêtes. Mais j’en sors avec au moins deux acquis : je comprends mieux des patients comme Anita, qui vont travailler, même malades ; ou d’autres qui ne veulent pas qu’on déclare leur accident du travail. Et deuxièmement, en écoutant tous ces délégués, je constate que je ne suis pas seul à me battre !



