Brigitte, saisonnière

En cherchant à tout prix des bénéfices pour leur entreprise, les employeurs rongent sans limite la résistance physique et mentale de leurs travailleurs.
Et c’est quand ils sont à bout qu’ils arrivent chez le médecin : « Docteur, je suis malade… ».

C’est ce que vient me dire Brigitte, une jeune femme d’une trentaine d’années, à ma consultation : « Docteur, je suis fatiguée. Est-ce que je n’aurais pas un problème au cerveau ? Je n’arrive pas à retenir les choses. Par exemple : une fois sur deux, j’oublie ma pilule. Ou est-ce que serait-ce dû à mon régime ? Vous savez, je suis végétarienne … »

J’observe Brigitte, assise devant moi, pendant qu’elle explique son état. Elle me donne l’impression d’être abattue. Avant de l’examiner, je pose des questions. J’en ai quelques-unes par rapport à son régime alimentaire. Avec un végétarisme mal équilibré, on risque en effet des manques de vitamines. Mais Brigitte ne suit pas un régime végétarien sévère : elle consomme des œufs, du lait et du fromage. En plus, elle prend soin de varier son régime et de manger des noix et d’autres sources de vitamines. Je peux la rassurer : son régime n’est pas en cause et est probablement meilleur que le régime « normal », qui inclut trop de viande et trop de graisses.

Je pose mes questions habituelles, pour demander s’il y a des problèmes dans une des sphères de vie : travail, famille, amis, hobbies, couple … Les conditions de travail peuvent-elles être la cause de la fatigue ? « Ça ne fait qu’un mois que je fais ce travail, donc je ne pense pas », me répond Brigitte.

Je creuse quand même encore un peu le sujet et je demande à Brigitte en quoi consiste son travail. Elle travaille comme saisonnière, à la chaîne, dans une entreprise de plantes aromatiques. Ses heures de travail sont de 7 à 17 h, et le samedi de 7 à 13 h. Je fais le calcul : 56 heures par semaine ! Le pire, ce ne sont même pas les longues heures du travail, mais les réprimandes du patron. C’est très difficile de faire du bon travail : les procédures ne sont pas claires. C’est très stressant. Le travailleur qui a le plus d’ancienneté dans l’entreprise est là depuis 6 ans. Pour le reste, c’est un va-et-vient des gens. Et tout cela pour un revenu de 1400 euros (je fais le calcul : environ  5,6 euros de l’heure…).

Je conclus avec Brigitte qu’elle n’a pas de maladie du cerveau : ce n’est rien d’autre qu’un cri d’alarme d’un corps et d’un cerveau mis sous trop de pression et trop de stress. Elle doit se reposer pour pouvoir récupérer.

Difficile pour moi de ne pas penser – même un instant – à Brigitte et aux autres travailleurs saisonniers, quand j’assaisonne les tomates-mozzarella-huile d’olive avec du basilic aromatique…